Plus de gens concernés par l'ISF Le Monde 10.06.06

Mais qui paie encore l'impôt de solidarité sur la fortune ? La question peut paraître saugrenue pour les quelque 330 000 foyers fiscaux qui vont remplir la déclaration d'ISF d'ici au 15 juin et régler leur dû. Pourtant, elle mérite d'être posée. Même si la réforme de l'ISF demandée par certains membres de la majorité actuelle n'a pas eu lieu, Dominique de Villepin l'ayant refusée, les exonérations se sont multipliées au cours de la dernière législature. Résultat, cet impôt mis en place par la gauche en 1982, supprimé par la droite en 1986 puis rétabli par le gouvernement Rocard en 1988, ne représente que 1 % des recettes fiscales de l'Etat.

La liste des biens exonérés d'ISF était déjà longue : objets d'antiquité, d'art ou de collection, véhicules de collection ; droit de propriété littéraire, artistique ou industrielle, rentes ou indemnités perçues en réparation d'un dommage corporel, valeurs de capitalisation des rentes viagères qui étaient assimilées à des retraites ou encore les biens professionnels, sous certaines conditions. Elle s'est allongée grâce à la loi Dutreil votée en 2003, qui prévoit l'exonération quasi totale des actions d'une entreprise lorsque les actionnaires ont signé un pacte. Cette disposition a été encore élargie en 2005

Lors du vote de la loi de finances pour 2006, ce sont les actions conservées depuis au moins six ans par des salariés ou des dirigeants d'une entreprise qui, à hauteur de 75 %, ont été dispensées de l'impôt sur la fortune. Les anciens dirigeants d'une entreprise peuvent aussi, sous certaines conditions, profiter de cette mesure. Les services du ministère de l'économie et des finances estiment ainsi qu'environ 12 000 personnes ne devraient plus payer l'ISF en 2006.

Enfin, la mise en place cette année d'un bouclier fiscal va indirectement alléger voire faire disparaître l'ISF pour certains contribuables. Désormais, aucun Français ne paiera plus de 60 % de ses revenus en impôts directs : impôt sur le revenu, ISF et taxes locales. Si c'est le cas, l'administration fiscale sera tenue de rembourser le trop-plein perçu en 2007.

Le syndicat CGT-Finances a ainsi calculé que ce système "profitera à 93 000 foyers et (que) chacun gagnera en moyenne 18 000 euros sur son imposition", auxquels s'ajouteront "4 000 euros dus à l'extension des exonérations pour les actions dans l'assiette de l'ISF". De son côté, le Syndicat national unifié des impôts (SNUI) estime que les "grands gagnants" du bouclier fiscal sont environ 8 000, parmi lesquels les deux tiers ont un patrimoine net (une fois toutes les déductions faites) supérieur à 6,9 millions d'euros. Pour ces personnes fortunées, le bouclier fiscal "se traduira concrètement par le remboursement de l'équivalent des impôts locaux et le cas échéant d'une partie de l'ISF", observe le SNUI.

Pour le gouvernement, ces allégements directs ou indirects de l'ISF doivent empêcher le départ hors de France des plus fortunés pour des raisons fiscales. Ils doivent aussi favoriser l'investissement en actions qui est, plaide-t-il, un puissant soutien au développement des entreprises.

Thierry Breton, le ministre de l'économie, ne manque pas une occasion de rappeler que la pression fiscale, même pour les plus riches, est désormais comparable, voire inférieure, à celle qui existe chez nos voisins européens. Mais, de l'aveu même des conseillers financiers des grandes banques de gestion de fortune, l'expatriation des personnes assujetties à l'ISF est loin d'être en diminution. La raison est simple : le bouclier fiscal entrera réellement en application en 2007, année électorale. Et, déjà, l'opposition actuelle a indiqué qu'elle reviendra sur cette mesure si elle accède au pouvoir.

En fait, malgré les allégements votés ces dernières années, le nombre de personnes assujetties à l'ISF pourrait progresser en 2006. La hausse du prix de l'immobilier a considérablement augmenté la valeur de ceux dont le patrimoine est essentiellement composé de biens dans ce secteur. Pis, les Parisiens qui détiennent depuis plusieurs années un bel appartement haussmannien dans un quartier en vue risquent de franchir la barre fatidique des 750 000 euros qui les rend redevables de l'ISF.

Lors de la discussion budgétaire au Parlement à l'automne 2005, plusieurs députés et sénateurs de la majorité sont montés au créneau pour demander, en vain, que la résidence principale soit sortie du calcul de l'ISF. Ces mêmes parlementaires devraient récidiver lors de l'examen du projet de loi de finances 2007 cet automne. Mais il y a fort à parier que ces membres de la majorité soient aussi peu entendus par le gouvernement qu'en 2005.

Pour nombre d'observateurs, l'ISF devient ainsi un impôt immobilier plus qu'une taxe sur la fortune. De fait, 85 % des personnes assujetties à l'ISF dans les deux premières tranches le sont du fait de leur patrimoine immobilier. Et pour ces contribuables, il est difficile de se délocaliser à l'étranger, les immeubles étant ardus à déplacer...

Joël Morio